La Piel que habito, Pedro Almodóvar (2011)

Grand habitué du cinéma de femmes, Pedro Almodóvar a cette fois-ci frappé très fort en s’attaquant à l’hybride Piel que habito. Beaucoup plus sombre que toutes ses précédentes histoires de meurtres et de travestis, ce dernier long-métrage fait mouche et l’on risque bien de s’en souvenir dans quelques années encore. Berto (Antonio Banderas) est chirurgien et chercheur. Traumatisé par le décès de sa femme dans un incendie quelques années auparavant, il tente de mettre au point une nouvelle peau résistante à n’importe quelle agression qu’il expérimente sur Vera (Elena Anaya), son cobaye mystérieux. Quitte à transgresser les lois de la bioéthique…

Oubliés la douceur des Etreintes brisées, l’aspect kitsch de Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier, le refoulement de La Mauvaise éducation, le complot féminin de Volver. La Piel que habito viole tous les tabous jusque-là délaissés par Almodóvar et consacre la filmographie du réalisateur dans une sorte d’apothéose malsaine à couper le souffle. Adapté du roman français Mygale, écrit par Thierry Jonquet et publié en 1984, le film espagnol s’est davantage attaché à mettre en scène les sentiments névrosés des protagonistes, substituant la psychologie à l’horreur. «J’écris des romans noirs. Des intrigues où la haine, le désespoir se taillent la part du lion et n’en finissent plus de broyer de pauvres personnages auxquels je n’accorde aucune chance de salut. Chacun s’amuse comme il peut» écrivait Jonquet dans Rouge c’est la vie. Et c’est là où Almodóvar s’est révélé le plus fidèle à l’œuvre d’origine. Car La Piel que habito est bel et bien un condensé de pure folie où le réalisateur torture à la fois ses acteurs, mais également un public hypnotisé, voire abasourdi par des scènes percutantes, imbibées d’une noirceur à laquelle il ne s’attendait pas. Perversion des genres, révélations troublantes, actes perturbants virant à l’insoutenable, on en viendrait presque à oublier le côté fantasque déluré et ultra-féministe de celui qui se cache derrière la caméra, brièvement souligné par les extravagances du tigre Zeca.

Interprétation érotique du mythe de Frankenstein, La Piel que habito est au final tout sauf ce que raconte le synopsis. Prétexte futile qui sert à alpaguer le spectateur, la création d’une peau indestructible n’est que la prémisse d’une série de barbaries engendrées par une machine infernale. Tout l’intérêt de cette expérience provient justement des conséquences psychologiques de la reconstitution sentimentale par l’érotisme, et non de son résultat purement scientifique. Elena Anaya est sublime dans le rôle de la captive faussement victime du syndrome de Stockholm. Mais qui n’a pas été profondément dérangé en découvrant le pot aux roses ? Par là même, le personnage de Banderas apparaît désormais sous le signe de la démence et rebute tout autant qu’il fascinait. Les effets irréversibles auxquels Almodóvar confronte son public laissent un goût amer, et la sensation vertigineuse conférée par le scénario scabreux imprime un sentiment nauséeux chez le spectateur sans pour autant le dégoûter complètement de ce qu’il vient de voir.

Avec La Piel que habito, Almodóvar livre certainement l’une de ses plus belles réalisations : recherchée et aboutie.

 

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