Les Sorcières de Zugarramurdi, Álex de la Iglesia (2014)

Cinéaste du baroque et de l’humour noir, Álex de la Iglesia semble s’être déchaîné pour son dernier film et ne s’est pas privé de recourir à tous les genres dans lesquels il s’était illustré jusqu’ici : horreur, thriller, fantastique, merveilleux, farce, burlesque. Résultat : Les Sorcière de Zugarramurdi débarque sur les écrans tel un OVNI cinématographique, aussi grand-guignolesque que déconcertant. 

Un Jésus armé jusqu’aux dents, un soldat de plomb, un enfant supposé innocent, un chauffeur de taxi, une bande de folasses enragées, l’espagnol Álex de la Iglesia revient aux sources avec Les Sorcières de Zugarramurdi, sa nouvelle comédie horrifique. Le réalisateur d’Un jour de chance aurait apparemment décidé d’abandonner la satire de la société espagnole, bien que la crise économique soit le point de départ d’un récit qui va de mal en pis. Déguisés en artistes de rue, Jose (Hugo Silva) et Tony (Mario Casals) décident de braquer un point de vente d’or à Madrid, accompagnés du fils de Jose, dont il a la garde partagée. Après une scène d’évasion digne des plus grands blockbusters américains, le duo de malfaiteurs, désormais richissime, parvient à échapper à la police et prend en otage un chauffeur de taxi, Manuel (Jaime Ordóñez). Leur objectif : rejoindre la frontière franco-espagnole. Mais en chemin, la fine équipe se retrouve coincée à Zugarramurdi, haut lieu de la sorcellerie, Salem de la péninsule ibérique.

S’il y a bien une chose qu’Álex de la Iglesia sait faire, c’est provoquer l’hilarité générale là où l’on ne sait pas vraiment si l’on a le droit de rire. Depuis l’organisation du braquage jusqu’à la cavale, les comiques de situation et les dialogues insensés sont irréprochables et dérideraient les plus aigris. Mais il s’agit surtout d’une mise en condition avant d’introduire le véritable sujet du long métrage : la femme. Diabolique, maléfique, sadique, vicieuse, pernicieuse, envoûtante, en bref sorcière, la femme en prend pour son grade aussi bien dans la réalisation que dans la scénarisation. Jose est divorcé et tient son abominable ex-femme pour responsable de toutes les déconvenues qui lui arrivent, Tony ne voit en elles que des enchanteresses érotiques qui manipulent les hommes et les transforment en jouets sexuels, Manuel prend conscience que son épouse est une dragonne tyrannique née pour lui gâcher la vie.

Pour couronner le tout, les sorcières de Zugarramurdi sont, comme leur nom l’indique, toutes des femmes. Un tas de féministes farouchement remontée contre la gent masculine, et qui a jeté au cachot, sous les gogues du bistro du village, le seul représentant mâle de la communauté. Loin d’être flatteur, le portrait de la femme dressé par Álex de la Iglesia est, pour ainsi dire, passé au vitriol, depuis les petites manies typiquement féminines jusqu’aux sautes d’humeur hormonales énigmatiques aux yeux des hommes. La rupture accélérée entre Eva (Carolina Bang) et Jose en est d’ailleurs la plus belle démonstration. Mais c’est également l’occasion d’établir une critique acide de l’homme, pleutre, incapable de riposter ou de prendre ses responsabilités vis-à-vis des femmes sans se défiler lâchement. Au final, qui est le sexe fort et qui est le sexe faible ? Chacun y verra sa propre interprétation, machiste ou féministe et c’est justement ce qui rend le procédé initial intelligent.

Le paroxysme parodique est atteint avec l’apparition rabelaisienne de la déesse Mère, cet énorme monstre tout potelé censé représenter féminité et fertilité, qui doit avaler tout cru un petit garçon et le déféquer vivant pour en faire un Elu. « Peu de temps après, elle commença à soupirer, à se lamenter et à crier. Aussitôt, des sages-femmes surgirent en foule de tous côtés ; en la tâtant par en dessous elles trouvèrent quelques membranes de goût assez désagréable et elles pensaient que c’était l’enfant. Mais c’était le fondement qui lui échappait [1] » : la référence à la naissance de Gargantua saute immédiatement aux yeux, et c’est ainsi que le film atteint son point de non-retour, basculant dans un genre tout autre, entre comédie musicale et grand n’importe quoi, donnant lieu à une série de séquences tout à fait ahurissantes et délirantes.

Finalement, Les Sorcières de Zugarramurdi n’est pas un simple film mais une série de plans-séquences complètement hallucinants. Il en ressort une impression de grande perplexité et de raté, il faut l’avouer. Toutefois, il serait injuste de porter un jugement trop sévère sur l’œuvre d’Álex de la Iglesia, définitivement propulsé au rang des cinéastes disjonctés, qui livre ici un long métrage à la hauteur de sa réputation : improbable et maîtrisé.

[1] F. RABELAIS, Gargantua, 1534. Traduit de l’ancien français.

 

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