The Big Lebowski, Joel et Ethan Coen (1998)

Le jour où le Duc se fait agresser chez lui et qu’on urine sur son tapis parce qu’on l’a pris pour un autre, il ne pense qu’à une chose : retrouver cet autre et lui réclamer une nouvelle carpette. Tel est le scénario de base, aussi absurde soit-il, de The Big Lebowski, l’un des chefs-d’œuvre longtemps dénigré de Joel et Ethan Coen. 

A mi-chemin entre David Lynch et Quentin Tarantino, les frères Coen se sont livrés à une excellente performance en schématisant les mésaventures d’un homme ordinaire embarqué dans une histoire sans queue ni tête pour un bout de moquette qu’il aurait simplement pu apporter au pressing. Et c’est justement cette trame farfelue qui motive un long-métrage spirituel et cynique, débordant d’humour et de situations absurdes. Tout semble prétexte pour mener le Duc (Jeff Bridges) là où il doit se trouver, et pourtant la lourdeur des conjonctures n’est en rien un obstacle à l’enchaînement des événements, bien au contraire. C’est avec hardiesse que les frères Coen ont fait le pari d’emmener le spectateur jusqu’au bout du film, et l’audace est récompensée puisque jamais le public ne se pose de questions quant à la crédibilité des enchaînements.

Tout semble normal dans ce fouillis de quiproquos. Mieux, on rit de bon cœur en attendant de vivre la prochaine incohérence en même temps que le personnage principal. Des malotrus s’introduisent chez le Duc pour lui faire payer un acte commis par un homonyme ? Aucun problème, on les suit. Un riche milliardaire embauche le Duc pour ramener sa femme alors qu’il sort plus ou moins de nulle part ? Pas de souci, on cherche aussi. La fille déjantée de ce même milliardaire fait irruption chez le Duc pour récupérer son tapis ? Classique, cela n’a rien d’étonnant. Et pourtant, tout devrait rebuter un spectateur se sentant lésé d’assister à une farce grotesque et vulgaire. La recette miracle ? L’autodérision permanente. Si le Duc et ses amis se prennent au sérieux, ce n’est jamais le cas des deux réalisateurs qui s’amusent du peu d’humour des protagonistes en faisant contraster la gravité avec laquelle ils appréhendent leurs mésaventures et la mise en scène délirante de ce brouillaminis génial. Illustrations parfaites : les scènes spectaculaires de coma du Duc qui s’opposent pourtant radicalement à sa façon de penser et d’agir : je-m’en-foutiste précaire, il n’est pas censé faire rire mais plutôt exaspérer par sa mollesse. Or, tout est tellement poussé à l’extrême que l’on ne peut que rire d’assister aux rêves pseudo-érotiques d’un « loser » qui passe sa vie en savates et en robe de chambre à boire des Russes-blancs comme du petit lait. Pareillement, la disparition de Donny (Steve Buscemi) est certes fort tragique. Néanmoins, elle n’est que le point d’orgue d’une vie pathétique qui se résume en un simple « la ferme Donny ». Ironie du sort, Donny sera resté le béotien de service jusqu’au bout puisqu’il décède au milieu d’une bagarre… d’une crise cardiaque. C’est noir, c’est cynique, et on applaudit.

Côté casting, il n’y a rien à redire. Jeff Bridges est excellent dans le rôle de la victime désabusée mais entêtée – rappelons qu’il fait tout ce qu’on lui demande pour récupérer un simple tapis. John Goodman incarne à merveille le Vétéran pas tout à fait soigné de la guerre du Vietnam, juif à l’extrême, qui ne vit que pour le bowling, sauf le jour du shabbat. Steve Buscemi brille de par son inexistence et Julianne Moore est tout simplement divine en artiste marginale et fêlée, qui se balance nue accrochée à un harnais pour envoyer des giclées de peinture sur une toile, à la Pollock.
Situations grinçantes, dialogues de sourds, répliques cinglantes, tout a été pensé pour faire de The Big Lebowski une œuvre décapante servie par des acteurs hors du commun, et l’on se régale du début à la fin de ce chef-d’œuvre d’ingéniosité narquoise et d’amertume.

 

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